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A vue de nez…

Si l’année dernière nous vous avons régalées d’une saga sur les chefs suisses étoilés en mettant en exergue leur sens du goût, en 2017, nous consacrerons ces pages à un tout autre sens, celui de l’odorat. Alors, autant vous mettre tout de suite au parfum, voici la saga des nez les plus exclusifs de la parfumerie…

Dix ans de formation, plus de trois mille odeurs mémorisées, des millions d’essences mélangées et au final la naissance des plus célèbres parfums, laissez-moi vous compter l’histoire des nez!

Qu’est-ce qu’un nez?
Un appendice situé au centre de notre visage et qui renferme l’organe de l’olfaction… et quand celui-ci présente des prédispositions exceptionnelles à reconnaître toutes sortes d’odeurs, la personne propriétaire de cet appendice prend son nom comme métier et devient «nez» de pied en cap! En voici ma définition, il est vrai très personnelle, mais qui m’a été inspirée par un célèbre nez d’origine suisse qui dit souvent que nous, journalistes, jouons avec les mots comme lui joue avec ses mouillettes: Nez, nom plutôt masculin qui a tendance à se féminiser et désigne un personnage aux multiples facettes. A la fois mélomane de l’olfaction devant son orgue à parfums et technicien formulateur, le nez est un chimiste aventurier, artiste du voyage réel et imaginaire, tombé dans un alambic de créativité et captif d’un flacon scellé d’extrait de patience. Un magicien des senteurs héritier d’une prestigieuse lignée dont nous allons maintenant vous présenter les pères fondateurs…

Jean-Marie Farina
Né en 1685 dans une famille bourgeoise du Piémont, Giovanni Maria Farina quitte à quatorze ans le giron familial pour Venise, devient l’élève de son grand-oncle fabricant de parfums, se spécialise dans les notes fraîches et part bientôt pour Cologne où son frère a établi un commerce d’articles de luxe. Héritier revendiqué de Paul Feminis, précédent détenteur de la recette de l’«Aqua mirabilis», il se sert de la formule originelle, un esprit de vin additionné d’un distillat de dix-huit plantes, pour créer en 1708 une Eau Admirable légère et fraîche. A contre-courant des parfums de l’époque, ses notes d’orange, citron, pamplemousse, bergamote, cèdre, fleurs et herbes aromatiques lui rappellent «une matinée de printemps en Italie après la pluie». Cette Eau Admirable, si atypique, rencontre un succès d’estime auprès des aristocrates avant de conquérir peu à peu les Cours d’Europe. Arrivée discrètement à Paris en 1721, elle connaît son véritable essor au retour des officiers français de la guerre de succession de Pologne, quand ceux-ci la rapportèrent dans leurs sacoches sous le nom d’Eau de Cologne! Nom que Jean-Marie Farina adopta immédiatement en hommage à sa ville. Devenue accessoire indispensable, l’Eau de Cologne fut portée tout à tour par Louis XV, Louis XVI ou encore Napoléon qui, selon les mémoires de Mme de Rémusat, «en employait soixante flacons par mois!». Les brevets n’existant pas encore, à l’annexion de Cologne par les troupes napoléoniennes, le nom de l’Eau de Cologne devint le nom générique d’un parfum léger, et, dès lors, chacun pu concocter la sienne…

Pierre François Pascal Guerlain
L’illustre fondateur de la maison Guerlain est né en Picardie en 1798 dans une famille de potier d’étain et de marchand d’épices. Premier nez d’une longue lignée, il quitte à dix-neuf ans l’odorant foyer familial, devient «commis marchand» pour Briard, fabricant en parfumerie, affine ses connaissances chez Dissey et Piver, puis part étudier la médecine et la chimie en Angleterre. A son retour en France, il ouvre, 42 rue de Rivoli, une boutique de parfumeur vinaigrier au rez-de-chaussée de l’hôtel Meurice et importe les produits qui font fureur outre-Manche. Parallèlement, il installe un laboratoire où il travaille à ses premières créations: des parfums sophistiqués et des produits de beauté que le Tout-Paris s’arrache! Fort de son succès, il déménage, en 1840, au 15 rue de la Paix, crée une fragrance pour Honoré de Balzac qui s’inspire de lui pour César Birotteau, l’histoire d’un parfumeur parisien, et devient le fournisseur officiel de la grande-duchesse de Bade, de Wurtemberg, de Sa Majesté la Reine des Belges, puis plus tard, des Reines Victoria d’Angleterre et Isabelle d’Espagne, de Sissi, célèbre Impératrice d’Autriche, et de la Cour de Russie. Homme d’affaires avisé, il élargit sa distribution auprès de dépositaires d’abord en France puis à l’étranger. En 1853, alors qu’Eugénie épouse Napoléon III, il lui offre l’iconique «Eau de Cologne Impériale» dans son emblématique flacon orné d’abeilles d’or. Une création qui lui vaudra le brevet de «Fournisseur Royal de Sa Majesté» et qui compte, aujourd’hui encore, de très nombreux fans de par le monde!

François Coty
Né en 1874 à Ajaccio, Joseph Marie François Spoturno vend des tissus à Marseille avant de monter à Paris comme assistant d’un député corse en 1900. Il change alors son nom pour celui de sa mère, Coti, plus facile à prononcer, et l’internationalise en Coty. A cette même époque, il accompagne un ami pharmacien dans son laboratoire et, fasciné par la chimie, s’essaye à la fabrication d’une eau de Cologne. C’est la révélation, il part apprendre la parfumerie à Grasse. Il y découvre les absolues de haute qualité, se passionne pour les nouvelles bases de synthèse et a l’idée de les associer aux essences naturelles pour réduire le coût des parfums. De retour à Paris, il installe un petit laboratoire et crée, en 1904, son premier parfum: La Rose Jacqueminot. Ici naît la légende: aucun magasin ne voulant prendre le risque de lui acheter ce parfum inconnu, quand le directeur des Grands Magasins du Louvre refuse de sentir la fragrance, Coty excédé en brise un flacon sur le sol. Les clientes envoûtées se précipitent pour demander où acheter ce parfum et dévalisent le stock en quelques secondes. Au bout de quatre mois, Coty avait gagné son premier million. D’autres créations suivirent, comme en 1917 le célèbre Chypre, immense succès et premier d’une nouvelle famille olfactive. Coty, qui veut mettre le parfum à la portée de toutes les femmes, comprend l’importance du marketing: il demande à René Lalique de lui dessiner des flacons, invente le conditionnement en petite bouteille et multiplie les créations pour satisfaire toutes les femmes. Premier parfumeur à se tourner vers le marché de masse, c’est lui qui fait entrer la parfumerie dans l’ère industrielle. Ce touche-à-tout de génie construira un empire, sera l’un des hommes les plus riches du monde, mais mourra presque ruiné en 1934 en ayant un regret: celui de ne pas avoir pu capturer l’odeur du chèvrefeuille.

Ernest Beaux
Si son nom ne nous semble pas forcément familier, sa plus grande création, Chanel No 5, est célébrissime dans le monde entier. Né en 1881 à Moscou dans une famille française et formé dès 1898 au métier de parfumeur dans la société de son frère aîné, Ernest Beaux se passionne très vite pour les nouvelles molécules issues de la synthèse chimique comme les aldéhydes, si bien qu’il confia même «créer le plus souvent à base de formules chimiques plutôt que grâce à son nez». Il se fait remarquer en 1912 avec l’eau de Cologne, Bouquet de Napoléon, qu’il crée à l’occasion du centenaire de la bataille de Borodino. Mais la Première Guerre mondiale s’abat sur l’Europe. A la fin de la guerre, il s’installe à Paris et reprend ainsi ses expérimentations sur les aldéhydes, de nouvelles molécules obtenues par synthèse chimique, dont la tenue prolongée et la senteur particulière sont encore inédites. C’est alors qu’en 1920 il rencontre Coco Chanel que lui présente le grand-duc Dimitri Pavlovitch. En 1921, quand celle-ci décide de lancer son premier parfum et fait appel à Ernest Beaux pour créer «ce parfum de femme à odeur de femme» qu’elle veut «fabriqué comme une robe». Il lui propose alors deux séries de créations numérotées de 1 à 5 et de 20 à 24, parmi lesquelles se trouve un bouquet somptueux de jasmin de Grasse, de rose de mai et d’ylang-ylang surdosé d’aldéhydes, cette fameuse molécule chimique qu’il aime tant et qui va donner son caractère au mythique jus. Premier mais loin d’être le dernier d’une longue série qui le fera entrer dans l’Histoire…

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